IDEE. Pour permettre une ré-allocation massive et pertinente des ressources financières mondiales en faveur de la transition écologique, les défis à relever sont considérables. Investisseurs, fournisseurs de services financiers et institutionnels doivent donc aborder avec rigueur un territoire qui n’est plus vierge mais dont l’exploration est assez récente pour être encore chaotique. Par Lola Péladan, ingénieur civil, Mines Paris-Tech – Université PSL.

Malgré les espoirs qu’avait pu susciter l’Accord de Paris, les intérêts géopolitiques freinent le recours aux leviers étatiques de financement de la transition écologique : par exemple, les aides consacrées par les pays développés en faveur de l’adaptation et de l’atténuation des effets du changement climatique sont encore loin d’atteindre les 100 milliards de dollars par an pourtant annoncés dès la COP17.

 

Changer de modèle d’investissement

Cette défaite apparente résulte de l’histoire de la notion de finance verte, qui longtemps a relevé quasi-exclusivement du domaine public, renvoyant à l’arsenal déployé par les États afin de donner un coup de pouce à la transition verte : subventions aux énergies renouvelables ou aux rénovations thermiques, taxes sur les carburants, mise en place de marchés du carbone, création du Fonds vert pour le climat…

 

Aujourd’hui, devant leur incapacité à tenir leurs propres engagements en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre et d’aide aux pays en voie de développement, les pays développés infléchissent leur stratégie et se tournent vers le secteur privé : il ne s’agit pas seulement de trouver des financements mais bien de réorienter l’allocation des ressources disponibles. Ainsi, le Centre pour la finance et l’investissement verts (organe de l’OCDE, créé en 2016) réaffirmait en novembre 2018 : « The fundamental transformation needed for the transition requires private sector participation. It is important that the private sector is properly engaged and is provided the right tools and a clear direction to inform their investment decisions »

 

Depuis quelques années en effet, le monde de la finance privée semble se saisir des problématiques environnementales. Les investisseurs se positionnent individuellement et collectivement, dans le cadre d’initiatives telles que le Institutional Investors Group on Climate Change.

 

Risque et profit

Si certains secteurs de l’économie se préparent déjà à un bouleversement de leur activité, la recherche est encore peu avancée au sujet des impacts spécifiques de la transition écologique sur le secteur financier et les risques d’investissements (3). La TCFD (4) divise ces risques en deux catégories : le risque physique (ex : catastrophes naturelles exacerbées par le changement climatique) et le risque de transition, lié à l’évolution de l’économie mondiale face aux défis environnementaux (évolution de la demande, mise en place de normes plus strictes ou encore d’un prix mondial du carbone…).

 

À ce jour, les travaux sur la rentabilité comparée des investissements « responsables » réfutent clairement l’idée reçue selon laquelle ils seraient moins avantageux que les placements traditionnels. Il semble même que la performance financière à moyen et long-terme (3 et 5 ans) soit corrélée avec le degré de durabilité des actifs. Au-delà des profits réguliers, il s’agit de se protéger contre les pertes massives et les actifs échoués (stranded assets). Ainsi, bien que difficile à mesurer, la notion de « risque de transition » s’impose aujourd’hui, non seulement comme argument de vente pour les fonds dits « verts », mais aussi au sein d’institutions telles que le FMI.

 

Cette tendance dépasse la seule population des investisseurs institutionnels : en France, une large majorité des épargnants accorde une place importante aux impacts environnementaux et sociaux dans les décisions de placement. Cette demande semble en cohérence avec la forte croissance des volumes d’investissements dits responsables et durables, et ce malgré la grande méconnaissance par le public des produits labellisés ISR ou TEEC.

 

Les difficultés de l’évaluation

 

La demande croissante de prise en compte des dimensions dites « ESG » (environnement, social, gouvernance) dans les décisions d’investissement profite considérablement au marché de la notation extra-financière, marché en pleine consolidation autour d’une poignée de grands acteurs. Toutefois, un foisonnement impressionnant d’indicateurs et d’indices se développe, témoignant de la complexité de la réalité dont ils tentent de rendre compte.

 

Tout d’abord, les actifs concernés présentent toute la variété offerte par la sphère financière et les disparités peuvent étonner au sein d’une même classe d’actifs, selon l’émetteur du titre ou le standard adopté. Ainsi, comment comparer deux obligations vertes (green bonds) émises en France et en Chine, dont la banque centrale incluait en 2015 dans sa liste des technologies éligibles aux obligations vertes les projets de « charbon propre » ? Et comment qualifier le degré de durabilité d’une grande entreprise aux activités ayant des impacts très divers (par exemple Enel, qui produit de l’électricité nucléaire, renouvelable et thermique)?

 

Comment mesurer l’alignement d’un actif avec la transition écologique ?

 

Tout d’abord, il convient de préciser le champ qu’ambitionne de couvrir la finance verte : s’agit-il d’adopter une logique d’exclusion, par exemple en bannissant le charbon d’un porte-feuille d’actifs ? Dans ce cas, à partir de quel seuil de chiffre d’affaires ou de capital investi lié à cette activité ? S’agit-il de se cantonner à certains secteurs aux impacts bien connus, comme celui de l’énergie, ou s’interroger sur la responsabilité environnementale de tous les secteurs de l’économie ? Dès lors, comment placer des entreprises telles que Danone ou Zalando ? Faut-il se restreindre aux enjeux climatiques et à l’empreinte carbone ou considérer par exemple la préservation de la qualité de l’air ? Évaluer seulement les entreprises de grandes tailles, les acteurs financiers, les entreprises cotées en Bourse… ?

 

On ouvre avec la question des métriques une véritable boîte de Pandore. Les thèmes couverts (climat, biodiversité, qualité de l’air et de l’eau, déchets…), l’inclusion de la chaîne de valeur (approche par analyse de cycle de vie), la stratégie de transition de l’entreprise : autant de degrés de libertés dans la prise en compte et la pondération des critères, amèneront à des décisions d’investissement radicalement différentes. Cette complexité explique la grande hétérogénéité des indicateurs fournis par les diverses agences de notation extra-financières.

 

À titre d’exemple, la méthode l’empreinte carbone est la plus répandue et la mieux maîtrisée : elle a permis de populariser les enjeux climatiques dans le monde de la finance. Toutefois, ses limites sont aujourd’hui pointées du doigt, ce qui remet en cause les nombreux indicateurs et indices fondés sur elle.

 

Vers l’émergence d’un cadre commun ?

 

Devant la profusion et l’interdépendance des facteurs de décision orientant les investissements responsables, les acteurs financiers en manque de formation comme le grand public sont donc réduits à utiliser des outils souvent peu lisibles et dont la pertinence n’est pas assurée. Soumises à toujours davantage de pression pour fournir des données aux agences de notation extra-financière, les entreprises se montrent pourtant peu satisfaites des services rendus, autant en termes de transparence que de méthodologie d’évaluation.

 

Avec l’article 173 de la LTECV15 en 2015, la France a fait figure de pionnière en termes de communication extra-financière : la TCFD lui a emboîté le pas avec ses recommandations sur le reporting lié aux risques climat en 2017, et enfin la Commission européenne avec son plan d’action sur la finance durable en 2018. Un des enjeux majeurs de ce plan est l’établissement d’un système de classification unifié (taxonomie) et de labels correspondants pour les produits financiers verts, afin de définir ce qui est durable et d’identifier les domaines dans lesquels les investissements peuvent avoir la plus forte incidence. Une taxonomie ambitieuse permettrait non seulement d’estampiller les actifs « verts », mais également de signaler ceux clairement non-alignés avec la transition écologique : des évaluations positives comme négatives seront nécessaires16 . Aujourd’hui, l’Europe semble en bonne voie pour éviter les écueils de l’éco-blanchiment (greenwashing), après l’accord trouvé entre le Parlement et la Commission en février 2019, appelant à la création d’une nouvelle génération d’indices « bas carbone » 17. Ils se poseront en alternative aux indices de référence standards aujourd’hui sur le marché, qui sont décriés par de nombreux spécialistes.

 

Article publié originalement sur LaTribune.fr le 21 mai 2019. Auteur : Lola Péladan.